Ce que les géants du web nous cachent (bien)

Nouvel argument de vente imparable, le retour de colis gratuit a permis aux sites de e-commerce de faciliter l’acte d’achat. Cette pratique atteint des sommets pendant la période des soldes de fin d’année (notamment à cause du Black Friday), et est un véritable casse-tête logistique : multiplication des trajets, surcharge des espaces de stockage… Est-ce une incitation des boutiques en ligne ou tout simplement un usage abusif de la part des consommateurs ? Réponse ci-dessous. 

Où vont les colis retournés ?

Une envie particulière ? Quelques clics et votre colis arrive en un rien de temps. Le produit ne vous plaît pas ? Pas de problème, le retour à l’expéditeur est gratuit. De grandes enseignes en font même un argument commercial. 

C’est ce service qui a permis aux ventes d’e-commerce d’exploser cette dernière année: + 38 % en un an. Si les ventes en ligne décollent grâce au retour gratuit, c’est en partie parce que les consommateurs se sentent plus rassurés. Certaines enseignes ne créditent même pas le montant de l’achat les 14 premiers jours après la réception du colis, les incitant à commander des articles sans trop y réfléchir.  

Mais, vous le savez, quand on annonce “gratuit” comme argument commercial, il y a forcément quelqu’un qui en fait les frais quelque part… C’est ce qu’on découvre dans ce reportage d’Envoyé Spécial qui révèle que les colis renvoyés peuvent parfois parcourir des milliers de kilomètres avant d’être reconditionnés – voire même avant d’être jetés dans une déchetterie à l’autre bout de l’Europe de l’Est.

Qui paie la gratuité ? La planète. L’impact écologique plonge le bilan carbone dans les abysses, et le profit des géants de l’e-commerce lui monte en flèche

Les équipes d’Envoyé Spécial ont enquêté sur ce qu’il se passe une fois qu’un colis est renvoyé chez Amazon. En plaçant une balise GPS dans ce colis, ils ont eu de bien mauvaises surprises :

  • Le colis ne retourne pas à l’adresse indiquée sur l’étiquette de retour, mais à une adresse uniquement lisible quand on scanne le code-barre
  • Le colis retourné transite par plusieurs villes de France et même plusieurs pays d’Europe avant d’arriver à destination – il traverse la France d’Ouest en Est puis toute l’Allemagne, il passe ensuite par la République tchéque, pour s’arrêter à Sered en Slovaquie. Bonjour l’impact carbone !

C’est en Slovaquie que le colis rejoint un centre de traitement Amazon pour les produits renvoyés par les clients français. 

Pourquoi si loin ? 

Philippe Emard, responsable logistique Europe d’Amazon explique “Avant, chaque centre avait son service de traitement des retours intégré dans le centre de distribution. Par exemple, pour la France, c’était Orléans.”

En 2017, Amazon a délocalisé cette activité en Slovaquie car la main d’œuvre est moins chère “ Le choix a été économique, la main d’œuvre coûte 3 fois moins chère en Slovaquie qu’en France ”. Il poursuit : “ en se basant sur le salaire horaire des deux pays, à productivité égale, le calcul est vite fait : en France ce retour va coûter 2,45€, en Slovaquie il ne coûtera que 0,85€. Concernant le transport, un camion complet de retours client contenant 7000 produits coûte environ 1800€ en Slovaquie, ce qui nous amène à un coût de transport unitaire de 0,30€ par produit et un coût de retour total de 1,15€ par produit.“ 

Le retour d’un colis coûte 2€45 en France au lieu de 1€35 en Slovaquie, transport compris. soit 1€10 d’écart, ce qui signifie donc que le coût écologique est donc d’1€10 par produit. Cela équivaut à plus de 40% d’économie par colis renvoyé.

En délocalisant en Slovaquie, c’est la planète qui paye sa tournée : l’entreprise économise 22 millions d’euros par an (et ça, c’est uniquement pour les produits renvoyés depuis la France).

La contre-balance

Nicole Bonnefoy, nommée rapporteure de la mission d’information relative au transport de marchandises face aux impératifs environnementaux, est très concernée par ce que représente ce coût écologique. Elle a d’ailleurs déposé plusieurs amendements au sénat, dont un après avoir vu ce reportage : l’interdiction des colis retours pour destruction et leur exportation. Pourquoi ? Ces marchandises pourraient être réemployées par des personnes en situation précaire sur le territoire Français dans le cadre de dons ou de revente. 

Nicole Bonnefoy a un autre projet ambitieux : interdire la mention ‘ livraison gratuite‘ comme argument commercial. Elle a déposé un amendement qui a pour but d’interdire cette mention et la publicité qui en est faite. “ Parce que ce sont des arguments de vente des plateformes en ligne et nous savons très bien que la gratuité n’existe pas. Il y a bel et bien un coût et il est environnemental, en plus d’être social, puisqu’il y a exportation en Slovaquie et en Pologne. Supprimer cette mention est absolument nécessaire pour le bien commun. “

Plus de 3.000 personnes ont réagi à ce reportage, clamant qu’elles n’étaient pas informées sur le bilan carbone et les conditions de livraison et qu’elles en étaient soucieuses. Ces personnes se sont même déclarées prêtes à adapter leur acte d’achat, quitte à payer plus cher pour des circuits de distribution plus courts et plus en adéquation avec une consommation responsable. 

Le commerce en ligne est important, la crise sanitaire l’aura prouvé, mais il se doit d’être mieux réglementé. D’un point de vue écologique, avec l’usage abusif des circuits logistiques, mais aussi d’un point de vue fiscal, au vu des campagnes d’évasion fiscale massivement utilisée par les géants du web. 

Si ces milliers de kilomètres te font bondir, utilise Internet pour consommer local et rejoins la communauté Yabe !